21 mai 2007
Julie (2)
Parfois, lorsqu’il fait nuit, me prend le souvenir de vous. Il monte et me déchire, mes larmes alors coulent à flot, et m’enivrent comme le vin un jour de fête. Je ne veux me souvenir que de vos mains, votre souffle sur ma peau comme une vague étrangère. Pourtant les paroles vous les avez dites. Jamais vous ne la quitterez. Jamais. Mot terrible. Et ces mots - vos mots - m’ont tuée plus sûrement qu’une blessure. Mais je suis aveugle. Aveugle et sourde. Et cette femme de votre vie qui existe de toute éternité, votre femme, je ne veux même pas l’imaginer. Peut-être ainsi finira-t-elle par se dissoudre ? Et donc je me tais. Le cœur battant, je vous attends. A longueur du jour je fuis mes élans, mes colères, mes envies. A longueur du jour je censure mes rêves. Je n’ai pas 19 ans. De vous, dans le berceau, le petit enfant crie.
20 mai 2007
Julie
J’avais ouvert la porte, et mon regard était tombé dans l’exacte perpective du votre qui m’attendait. Vous m’avez souri, vous m’avez dit bonjour, comme une extension de mon cœur j’ai eu comme un pressentiment, un cri muet, une envie folle de vous, vivante et immédiate. Avant même le début de l’ébauche de quelque chose qui ressemblerait à une histoire d’amour, peut être, vous êtes entré en moi. Avec, au milieu de nous, cette épouvantable équivoque, ce désir posé comme un roc lourd et pesant, ce désir qui envahissait tout, nous étouffait de sa masse. Vous m’avez embrassée sur la veinule folle de vous, celle qui bat au creux de ma clavicule, la veinule de la vie. Notre histoire n’était que la géographie de nos corps, un pétillement général parcourait ma peau touchée par vos mains. Enivrée j’avais du mal à former des phrases cohérentes, mais les phrases bien souvent restaient en suspens, le timbre de votre voix changeait de tessiture, votre corps me restait, et l’odeur de votre corps, incomparable, comme une nourriture qui m’envoyait des étoiles plein la tête. La nasse s’est resserrée, inéluctable. C’était fatal, il aurait fallu une volonté de fou pour empêcher quoi que ce soit d’arriver, et puis je ne savais pas. Elle s’appelait Julie, elle était née en 1831. C’est son nom que je porte, et celui de son père. Julie, c’était le corps qui attendait cet autre corps pour se coller à lui. Romantique, les sens retournés, l’âme en forme de cœur, elle murmurait des « je t’aime » garantis à vie. Pour son amant dont elle ne se lasserait jamais, Julie devenait un pur chef-d‘œuvre, un joyau mutipliant à l‘infini les facettes de la sensualité. Elle lui donnait son amour à petites goulées.. Il le savourait avec l’appétit que la chose mérite. Julie avait cette magie hors du temps qui fait que, tant d’années plus tard, elle nous émerveille encore. Parce qu’avec elle, le cœur parlait tellement plus fort que la raison. En somme, Julie était un peu comme moi. Ou est-ce l’inverse ?
11 mai 2007
réconciliation
Ma grand-mère n’a pas toujours été une grand-mère. A quinze ans, c’était une pure blonde à la peau diaphane avec de grands yeux azur. Des yeux de myope. Ce sont les plus doux, m’a-t-on souvent dit.
Surtout que ma Mamy était bien trop coquette pour accepter de poser sur son adorable petit nez ces affreuses binocles de l’époque! Eh! En 1924, pas de Varilux à verres progressifs, légers comme des plumes ! Pas d’Afflelou au coin de la rue!!
15 ans, donc.
Et cet air que certains ados d’aujourdhui arborent à grand renfort d’ectasy, ma Mamy l’avait naturellement: regard rêveur, transparent, pailleté d’étoiles.
Seulement voilà, ce beau petit bout de nana habitait la région parisienne, c‘est-à-dire à plus de 200 km de son prince charmant.
Par chance, le destin s’en est mêlé. Des volontaires pour un atelier de cheminots, sis dans le Pas-de-Calais? Allez zou! Toute la petite famille (les parents, les 7 enfants, les deux chiens, la tatie - veuve d’un Comte de Brunswick, s’il vous plait) viennent s’installer à deux pas du destin et de ma conception à venir.
Prenez maintenant le Don Juan du coin. 17 ans, le cheveu noir, hérité d’une lointaine, mais noble, cousine basque, l’œil de braise, le menton fier, un je ne sais quoi d’altier dans le port de tête, dans l’allure. Le genre de celui qui a gagné le gros lot à la loterie génétique.
Tous les attributs que l’on croyait morts avec Arthur et les Chevaliers de la Table Ronde, mon futur grand-père les a.
Gros plan sur ma face ravie : un sourire digne du chat d’Alice au Pays des Merveilles. J’attends la suite.
Très simplement. Au cours d’un bal. Bien sûr, comme ma mamy n’avait pas encore 15 ans, son grand frère la chaperonnait.. (si par extraordinaire, un jeune me lisait, je précise que ce verbe désuet n’a que peu de rapport avec le Chaperon Rouge)
Mais bon, faut croire que des obligations l’ont appelé ailleurs ( le grand frère), parce que aussi sec, mes futurs grands-parents se sont connus (au sens biblique, veux je dire). Et se sont mis à ne plus voyager que sur une mer de phéromones.
C’est ma grand-mère, surtout, qui n’arrivait plus à atterrir. Genre de petite nana à avoir avalé le résumé de Roméo et Juliette.
Le bout de ses doigts, de son cœur, de son esprit, la moelle de ses os semblaient complètement imprégnés de lui. Il était devenu sa première et sa dernière pensée de la journée.
Tu me manques, lui disait-elle. Je meurs d’impatience de te voir. Quand est-ce qu’on se voit? Bientôt? N’importe quand! Est-ce que je t’ai déjà dit que tu me manquais?
Et le grand frère, me direz-vous? Ah, pas dbol, le grand frère s’était lui aussi trouvé une princesse. Alors pour la surveillance, ya eu comme un laisser aller.
Et bien entendu, ce qui devait arriver arriva. Sous forme de menstruatum interruptus merdouilloum.
En trois jours de temps, les valises sous les yeux de ma Mamy ressemblaient aux autoroutes qui n’étaient pas encore construites dans le coin.
Maria, la mère de ma mamy, était du genre pragmatique. Elle a attrapé sa blondinette par la main et elle est allée aussi sec exprimer ses revendications (matrimoniales) aux pieds de Olympe (ma future arrière-grand-mère).
J’avoue, déjà rien que son prénom fait frémir.
Olympe éclata de rire, dévoilant une quantité phénoménale de dents.
Comme elle parlait chtimi, la traduction approximative donne ceci
"Min garchon est trop jeune pour se marier, il doit vivre sa vie! J’ai lâché mon coq, il fallait rentrer vos poules!"
Et elle conclut l’entretien par un sourire rextangulaire.
Ma petite Mamy s’effondra dans un torrent de larmes. Cà lui sortait par les yeux, par le nez, par les oreilles (si si)
En quelques jours, sa petite vie proprette s’était transformée en un diagramme de Venn, genre : des cercles et des flèches dans tous les sens.
Mais bon hein. Quand faut y aller faut y aller. Des milliers de femmes accouchent chaque jour non? Donc çà doit pas être si terrible que çà. C’est une de ces choses qui ont l’air effrayantes, vraiment vraiment effrayantes. Mais bon. Cà doit être plutôt facile.
Un peu comme la grosse lessive au lavoir dans l’eau glacée.
Bien, bien.
Ma Mamy s’y est donc collée. Faut dire aussi qu’au terme des 9 mois réglementaires, elle n’a plus eu trop le choix.
C’est ainsi que mon papa est venu au monde; pas franchement, franchement désiré, pour tout dire.
Du coup, enfant, il en a cultivé comme un ressentiment. Solitaire et studieux, il s’enfermait avec ses cahiers très bien tenus, ses stylos à encre de diverses couleurs, qu’il remplissait dans de petites bouteilles Waterman, ses petits soldats de plomb et ses livres écrit en vieil allemand (et avec lesquels, plus tard, il m’a fait apprendre cette langue)
Mon père n’a jamais su parler ses sentiments, mais il parlait très bien le piano.
Le piano était sa respiration, sa voix, son évasion. Il déroulait les touches du clavier comme Diane les 26 lettres de l’alphabet brodé au point de croix.
La colère, les genoux tremblants, la gorge séche, et le piano devenait son exutoire, son punchingball, enfin il s’abandonnait, il lâchait prise
Il se mettait à son piano et le piano venait à lui, comme une grâce tombée du ciel, qu’il ne cherchait pas, n’attendait pas, ne méritait pas, mais qui le surprenait toujours.
Son piano était le rayon de soleil qui le consolait de ses colères,
L’ami qui le touchait en plein cœur quant il était triste
Le piano de mon père et moi
(mais faut pas croire tout ce que les photos racontent. Je ne sais pas jouer du piano, ma soeur : si)
Et pourquoi vous raconte-je çà ? me demanderez-vous avec votre sagacité étonnante.
Eh bien parce que.
Mon amie lointaine, qui ne connaît pourtant pas cette histoire, a partagé avec moi cette petite vidéo , qui m’a fait pleurer.
D’émotion.


